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ARESTAS

ARESTAS

Fragmentos escolhidos de epístolas - Kafka a Milena

Merano-Untermais, Pension Ottoburg (avril 1920?)
Chère Madame Milena,
(...)
Je m’aperçois tout à coup que je ne me rappelle au fond aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, votre costume, au moment où vous êtes partie, entre les tables du café de cela, oui, je me souviens.
(…)
(Merano, 29 mai 1920?)
Chère Madame Milena,
Que la journée est brève! Vous suffisez à la remplir, à part quelques rares bagatelles; la voilà déjà terminée. A peine me reste-t-il une bribe de temps pour écrire à la vraie Milena, l’encore plus vraie étant restée ici toute la journée, dans la chambre, sur le balcon, dans les nuages.
(…)
Puis-je recevoir encore une lettre d’ici samedi ? Qu’en pensez-vous ? Ce serait possible. Mais cette rage de lettres est insensée. Une seule ne suffit-elle pas ? Ne suffit-il pas d’une certitude ? Bien sûr ! Et cependant on renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser. Expliquez-moi ça, Milena, Mme le Professeur Milena !

(Merano, 3 juin 1920)
Jeudi
(…)
J’éprouve parfois l’impression que nous habitons une même pièce avec deux portes qui se font face ; chacun tient la poignée de la sienne ; à peine un cil bouge-t-il chez l’un, l’autre est déjà derrière sa porte ; que le premier ajoute un mot, l’autre a déjà certainement refermé sa porte, on ne le voit plus. Il rouvrira, car c’est une pièce qu’on ne peut peut-être pas abandonner. Si le premier n’était pas comme l’autre, il garderait son calme, il aimerait apparemment mieux ne pas regarder ce que fait le second, il ferait petit à petit régner l’ordre dans la pièce comme si c’était une chambre pareille à toutes les autres ; au lieu de quoi il travaille comme l’autre de sa porte, il arrive même que chacun soit derrière la sienne et que la belle pièce reste vide.
(Merano, 4 juin 1920)
Vendredi
(…)
Et d’abord, Milena : qu’est-ce que l’appartement d’où vous m’avez écrit dimanche ? Vaste et vide ? Vous êtes seule ? Jour et nuit ? Il doit être bien mélancolique évidemment de rester seule tout un après-midi de dimanche en face d’un « étranger » dont le visage n’est que « papier à lettres écrit ». Que mon sort est meilleur ! Ma chambre est petite, sans doute, mais la vraie Milena s’y trouve, celle qui a dû vous échapper dimanche et, croyez-moi, c’est merveilleux d’être avec elle.

(Merano, 13 juin 1920)
Dimanche
(...)
(Milena, quel nom riche et dense! Si riche, si plein, qu’on peut à peine le soulever ! Et au début pourtant il ne me plaisait pas beaucoup ; je voyais un Grec ou un Romain, égaré en Bohême, violenté par le tchèque, déformé par la prononciation ; alors que c’est, prodigieusement, par la couleur et par la forme, une femme qu’on porte dans ses bras, qu’on arrache au monde, ou au feu, je ne sais, et qui se presse dans vos bras, docile, confiante ; il n’y a que l’accent sur le « i » qui détonne, le nom va-t-il vous échapper des bras ? Ou n’est-ce que l’impression que vous cause le saut de joie que vous faites avec votre charge ?)

(Merano, 15 juin 1920)
Mardi
Ce matin, de bonne heure, j’ai encore rêvé de toi. Nous étions assis côte à côte, et tu me repoussais, sans méchanceté, gentiment. J’étais très malheureux. Non à cause de ton geste, mais à cause de moi qui traitais ton silence comme celui de n’importe quelle femme au lieu de prêter attention à la voix qui parlait en lui et qui me parlait précisément à moi.
(…)
(Merano, 25 juin 1920)
Oui, nous commençons à mal nous comprendre, Milena. Tu penses que je voulais t’aider, alors que je ne voulais aider que moi. N’en parlons plus. Et je ne t’ai pas non plus demandé de somnifères, que je sache. (…)

(Merano, 25 juin 1920)
Vendredi soir
(…)
Existe-t-il au monde, Milena, autant de patience qu’il m’en faut ? Dis-le-moi mardi.

(Prague, 6 juillet 1920)
Mardi, de grand matin
(…)
Je ne sais ce que j’ai, je ne puis plus rien t’écrire de ce qui n’est pas ce qui nous concerne seuls, nous dans la cohue de ce monde. Tout ce qui est étranger à cela m’est étranger. Et c’est injuste ! Et c’est injuste ! Mais mes lèvres balbutient et je cache mon visage sur tes genoux.

(Prague, 19 juillet 1920)
Lundi
(…)
Ce matin par exemple, soudain, je me suis mis à avoir peur, à avoir peur dans mon amour, à avoir peur le cœur serré, que tu arrives tout à coup à Prague, trompée par quelque détail fortuit. Mais pourrais-tu te décider sur un détail, toi qui vis si intelligemment ta vie jusqu’au tréfonds ?

(Prague, 26 juillet 1920)
Lundi, plus tard
(…)
Et au fond, nous faisons tous deux que répéter la même chose dans nos lettres. Une fois, je demande si tu es malade et tu me parles maladie ; une autre fois, je veux mourir, ensuite c’est toi ; une fois, je veux pleurer devant toi comme un petit garçon, tu veux pleurer devant moi comme une petite fille. Et une fois, et dix, et mille, et tout le temps, je veux être près de toi, et tu dis de même. Assez, assez.
Et je n’ai toujours pas de lettre m’expliquant ce que t’a dit le médecin, lambine que tu es, méchante épistolière, mauvaise chérie. Non, rien… me taire entre tes bras.

(Prague, 30 juillet 1920)
Vendredi
Tu veux toujours savoir, Milena, si je t’aime ; c’est une grave question à laquelle on ne saurait répondre dans une lettre (même pas dans ma dernière lettre dominicale). Si nous nous revoyons un jour prochain, je te le dirai, sois-en certaine, à condition que ma voix ne me trahisse pas. Tu ne devrais pas me parler de venir à Vienne ; je ne viendrai pas, mais toute allusion à un tel voyage me fait l’effet d’une petite flamme que tu me promènerais sur la peau. C’est déjà tout un incendie ; il ne s’éteint pas ; il continue de brûler aussi fort et même plus. Ce n’est pourtant pas ce que tu cherchais.
(...)
(Prague, 7 août 1920)
Samedi
Gentil ? Patient? Suis-je gentil et patient? Je ne le sais vraiment pas. Je sais seulement qu’un tel télégramme me fait du bien pour ainsi dire dans tout le corps, et ce n’est pourtant qu’un télégramme et non pas une main tendue.
(…)

(Prague, 9 août 1920)
Samedi/lundi après-midi (je ne pense manifestement qu’à samedi)
Tu m’as demandé une fois comment je pouvais dire « bon » ce samedi que j’ai passé avec l’angoisse au cœur ; c’est bien facile à expliquer. Comme je t’aime (et je t’aime, tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t’engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu’est ce gravier pour la mer !) ; comme je t’aime, j’aime le monde entier ; ton épaule gauche en fait partie ; non, c’est la droite qui a été la première et c’est pourquoi je l’embrasse, s’il m’en prend fantaisie (et si tu as l’amabilité de la dégager un peu de ta blouse) ; ton autre épaule en fait aussi partie, et ton visage au-dessus du mien dans la forêt, et ton visage au-dessous du mien dans la forêt, et ma tête qui repose sur ton sein presque nu. Et c’est pourquoi tu as raison de dire que nous n’avons déjà fait qu’un ; ce n’est pas cela qui me fait peur, c’est au contraire mon seul bonheur, mon seul orgueil, et je ne le limite pas à la forêt.
(…)
(Prague, 10 août 1920)
Mardi

(…)
Sais-tu d’ailleurs que tu m’as été donnée le jour de ma confirmation ? (Il existe aussi chez les Juifs une sorte de confirmation)Je suis né en 83, j’avais donc treize ans quand tu es née. Le jour où l’on a treize ans est une fête solennelle ; je dus aller réciter au temple un petit morceau péniblement appris par cœur, en haut, près de l’autel, et tenir ensuite à la maison un discours (également appris). Je reçus aussi beaucoup de cadeaux. Mais j’imagine que je ne fus pas tout à fait content, il me manquait encore quelque chose et je le demandais au ciel ; il se fit attendre jusqu’au 10 août. Oui, bien sûr, j’aime beaucoup relire tes dix dernières lettres, encore que je les sache par cœur. Mais relis les miennes, de ton côté, tu y trouveras une foule de questions (tout un pensionnat de jeunes filles)

Vendredi
Au lieu de dormir, j’ai passé la nuit avec tes lettres (pas tout à fait volontairement, je dois l’avouer). Cependant, je ne suis pas encore dans le dernier dessous. A vrai dire, je n’ai pas reçu de lettre, mais cela ne fait rien non plus. Il vaut beaucoup mieux maintenant ne pas s’écrire chaque jour ; tu t’en es rendu compte en secret, avant moi. Les lettres quotidiennes, au lieu de fortifier, dépriment ; autrefois, je buvais ta lettre d’un trait, et je devenais aussitôt (je parle de Prague, non de Merano) dix fois plus fort et dix fois plus altéré. Mais maintenant, c’est tellement triste ! je me mords les lèvres en te lisant ; rien n’est plus sûr, sauf la petite douleur dans les tempes.

(Prague, 28 août 1920)
Samedi
Que c’est beau, que c’est beau, Milena! Que c’est beau ! Je ne parle pas de ta lettres elle-même (de mardi), mais de la paix, de la confiance, de la sérénité qui l’ont dictée.
(Prague, 31 août 1920)
Mardi

Je recommence à déchirer des lettres ; une hier soir. Tu es très malheureuse à cause de moi (à cause d’autres choses aussi, bien sûr, tout se conjugue), dis-le toujours plus franchement. D’un seul coup, ce n’est pas possible naturellement.

(Prague, 14 septembre 1920)
Mardi

(…)
C’est à peine si j’ose lire tes lettres ; je n’y parviens qu’avec des répits ; je ne supporte pas la souffrance qu’elles me causent. Milena (à nouveau je fais une raie dans tes cheveux et je les écarte sur le côté), suis-je un si méchant animal ? méchant pour moi, non moins pour toi ? n’est-ce pas plutôt ce qui est derrière moi et me harcèle, qui est méchant ? mais je n’ose même pas dire que c’est méchant ; c’est seulement lorsque je t’écris qu’il me semble que c’est ainsi et que je le dis.
(…)
(Prague, septembre 1920)
(…)
Hier j’ai rêvé de toi. Le détail m’en échappe ; ce que je me rappelle seulement, c’est que nous ne cessions de nous transformer l’un en l’autre ; j’étais toi, tu étais moi.
(…)
(Prague, septembre 1920)
Pourquoi me parler, Milena, d’un avenir commun qui ne sera jamais ? Est-ce précisément parce qu’il ne sera pas ?
(…)
Tu as peur quand tu penses à la mort ? Je n’ai qu’une effroyable peur de souffrir. C’est mauvais signe. Vouloir la mort sans souffrance est mauvais signe. Autrement, je peux oser la mort. J’ai été envoyé comme la colombe de la Bible, je n’ai rien trouvé de vert, je rentre dans l’Arche obscure.
(…)

(Prague, mi- novembre 1920)
(...)
Tous les après-midi, maintenant, je me promène dans les rues ; on y baigne dans la haine antisémite. Je viens d’y entendre traiter les Juifs de Prasivé plemeno. N’est-il pas naturel qu’on parte d’un endroit où l’on vous hait tant ? (Nul besoin pour cela de sionisme ou de racisme). L’héroïsme qui consiste à rester quand même ressemble à celui des cafards qu’on n’arrive pas à chasser des salles de bain.
(Prague, mi-novembre 1920)
Je suis comme toi. Je pense souvent qu’il faut que je t’écrive une chose, et ensuite je n’y parviens pas.
(...)
(Prague, novembre 1920)
(...) Ta lettre déjà exprime l’immense, l’irrésistible déception que je te fais éprouver et maintenant ceci encore- tu m’écris que tu n’as plus d’espoir, mais que tu as l’espoir de pouvoir t’éloigner de moi tout à fait. (…)
(Prague, novembre 1920)
Samedi soir
(...)
Je viens donc de passer tout mon temps sur une lettre, sans rien faire d’autre, jusqu’à une heure et demie du matin ; je l’ai regardée, et toi à travers elle. Parfois (ce n’est pas en rêve), voici ce que je vois : tes cheveux cachent ton visage, je réussis à les partager et à les rejeter sur la droite et la gauche, ton visage apparaît alors, je promène mes doigts sur ton front et tes tempes et je le tiens entre mes mains.
(Prague, début avril 1922)
Voilà déjà bien longtemps Madame Milena, que je ne vous ai plus écrit, et, aujourd’hui encore, je ne le fais que par suite d’un hasard. Je n’aurais pas au fond à excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. (…) La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde – du point de vue purement théorique – un terrible désordre des âmes : c’est un commerce avec des fântomes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut l’appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? on peut penser à un être lointain, on peut saisir un être proche : le reste passe la force humaine. Ecrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement.(…)

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